La piscine à 9h du matin : la guerre des transats est déclarée

La piscine à 9h du matin : la guerre des transats est déclarée
Chronique d'un conflit armé (de serviettes)

Sur la brochure, la piscine du pont supérieur ressemblait à un paradis : de l'eau turquoise, des transats alignés à perte de vue, trois personnes allongées qui lisent un roman en sirotant un cocktail. Le calme. La sérénité. L'espace.

Ce que la brochure ne vous a pas dit, c'est que ces trois personnes s'étaient levées à 5h45 pour avoir ce transat. Et que derrière le photographe, 2 000 autres passagers attendaient leur tour, serviette à la main et regard de prédateur.

Bienvenue dans la guerre des transats. Personne ne l'a déclarée. Tout le monde la mène.

Jour 1 : l'innocence
Le premier matin, vous montez à la piscine vers 10h, détendu, votre livre sous le bras. Vous avez tout votre temps. Vous êtes en vacances.

Et là, le choc.

Des centaines de transats. Tous occupés. Enfin, « occupés ». Sur chacun d'eux, une serviette. Parfois un livre. Une paire de tongs. Un tube de crème solaire en guise de drapeau. Mais personne dessus. Personne. Un champ de transats fantômes, réservés par des gens qui sont, à cet instant précis, en train de manger des pancakes au buffet.

Vous tournez trois fois autour du bassin. Vous finissez sur un muret en béton, à côté de la poubelle, avec vue imprenable sur le toboggan des enfants. Votre roman reste fermé. Vous venez de comprendre les règles du jeu.

Les forces en présence
Comme dans toute guerre, il y a des camps. Apprenez à les reconnaître.

Les Lève-Tôt : ils ont réglé leur réveil à 6h. Ils montent en pyjama, déposent quatre serviettes (une pour chaque membre de la famille, plus une « pour les sacs »), puis retournent se coucher. Ce sont des stratèges. Ce sont des monstres.

Monique et Bernard de Limoges : vétérans de 23 croisières. Ils ont un transat attitré, toujours le même, à l'ombre du pont 15, côté bâbord, pile à mi-distance entre le bar et les toilettes. Ils ne savent pas comment ils l'obtiennent chaque matin. Personne ne le sait. Certains disent que Bernard dort dessus.

Les Diplomates : ils posent poliment la question « Excusez-moi, il est libre ? » devant un transat recouvert d'une serviette abandonnée depuis deux heures. Ils n'obtiennent jamais de réponse. Ils finissent sur le muret, à côté de vous.

Didier : Didier ne réserve rien. Didier arrive à midi, en claquette-chaussette, repère un transat avec une serviette, la plie soigneusement, la pose sur la table d'à côté, et s'allonge. Didier a lu quelque part que « les serviettes laissées plus de 30 minutes peuvent être retirées ». Didier ne sait plus où il l'a lu. Didier s'en fiche.

Jour 3 : l'escalade
Vous avez changé. Hier soir, vous avez réglé votre réveil à 6h15. Votre conjoint vous a regardé comme si vous étiez devenu fou. Vous l'êtes un peu.

À 6h20, vous débarquez sur le pont, en tongs, les cheveux en bataille, deux serviettes sous le bras. Le soleil se lève sur la mer, c'est magnifique, mais vous n'avez pas le temps de regarder : il ne reste déjà plus qu'une dizaine de transats libres. Les Lève-Tôt sont passés par là.

Vous foncez. Vous posez votre serviette. Vous ressentez une joie primitive, la même que celle de vos ancêtres plantant un drapeau sur une terre inconnue. Vous avez un transat. Vous êtes quelqu'un.

Puis vous redescendez dormir jusqu'à 9h, comme tout le monde. Vous êtes devenu ce que vous détestiez.

La journée type d'un transat
  • 6h20 : réservé par vous, à l'aide d'une serviette rayée bleu et blanc
  • 6h21 à 10h30 : occupé par personne
  • 10h30 : vous vous installez enfin. Vous lisez deux pages
  • 10h45 : votre conjoint veut aller au buffet. Vous laissez la serviette, le livre et la crème solaire « pour garder la place »
  • 12h15 : vous revenez. La serviette est pliée sur la table. Didier dort sur votre transat
  • 12h16 : vous restez debout à côté de Didier en toussant ostensiblement
  • 12h20 : Didier ne se réveille pas
  • 12h25 : vous repartez sur le muret

Les armes de la guerre
  • 🏖️ La serviette : l'arme de base. Fournie gratuitement par la compagnie, ce qui en fait la seule arme de guerre au monde distribuée à tous les belligérants
  • 📚 Le livre ouvert : plus subtil. Il dit « je reviens dans deux minutes ». Il ment
  • 🧴 La crème solaire : un simple tube posé au milieu du transat suffit à dissuader 80 % des candidats. Les 20 % restants s'appellent Didier
  • 👕 Le t-shirt : technique avancée, réservée aux Lève-Tôt de niveau expert. Laisser un vêtement porté, c'est marquer son territoire
  • 👶 L'enfant : l'arme nucléaire. Personne n'ose déloger un transat sur lequel un enfant de 6 ans a laissé son seau et sa bouée canard

L'intervention des Casques bleus
Certaines compagnies ont fini par réagir. Sur certains navires, des membres de l'équipage passent régulièrement retirer les serviettes laissées sans surveillance depuis trop longtemps, et les déposent au comptoir des serviettes, accompagnées parfois d'un petit mot poli.

Le jour où ça vous arrive, vous découvrez votre serviette pliée au comptoir, avec un petit carton : « Chers passagers, merci de ne pas réserver les transats ». Vous avez honte. Pendant environ quatre minutes. Puis vous repérez un transat libre de l'autre côté du bassin et vous courez. En tongs. Sur un sol mouillé. Personne n'a dit que la guerre était sans risque.

Le cessez-le-feu
Et puis un jour, l'escale. Le navire est à quai, 4 000 passagers descendent visiter la ville, et vous, pour une fois, vous restez à bord.

Vous montez à la piscine à 10h. Elle est vide. Des centaines de transats, libres, sans serviette, sans livre, sans crème solaire. Vous pouvez choisir. L'ombre ou le soleil. Le bar ou les toilettes. Le côté mer ou le côté toboggan.

Vous restez immobile, paralysé par l'abondance. Vous qui avez combattu trois jours pour un bout de plastique, vous ne savez plus quoi faire de la paix.

Au bout de dix minutes, vous en choisissez un. Celui de Monique et Bernard. Juste pour voir ce que ça fait.

Nos conseils de vétéran
  • 🌅 Visez les piscines secondaires : celles à l'arrière du navire ou sur les ponts inférieurs sont souvent plus calmes que la grande piscine centrale
  • ⚓ Restez à bord un jour d'escale : la piscine est à vous (voir aussi nos conseils sur les excursions si vous hésitez)
  • 🌙 Allez nager en fin de journée : à 18h, tout le monde est parti se préparer pour le dîner
  • 🛏️ Profitez de votre balcon, si vous en avez un : c'est le seul transat du navire qu'on ne peut pas vous prendre (voir notre article sur le choix de la cabine)
  • 🤝 Ne réservez pas pour des heures : une serviette, c'est pour une pause de quelques minutes, pas pour la matinée. Ne devenez pas un Lève-Tôt

Le mot de la fin
La guerre des transats ne connaîtra jamais de vainqueur. Les Lève-Tôt sont épuisés, les Diplomates frustrés, et Didier dort toujours sur le transat de quelqu'un d'autre.

Mais le dernier soir, quand le soleil se couche sur la mer et que la piscine se vide, vous vous retrouvez accoudé au bastingage, à côté de Monique et Bernard. Ils vous sourient. Bernard vous glisse, l'air complice : « Demain matin, on débarque. Le transat est à vous, si vous voulez. »

Vous déclinez. Certaines guerres se gagnent en abandonnant le champ de bataille. ☀️

À la prochaine croisière… et que la meilleure serviette gagne.