Le photographe de bord : 25 € pour une photo où vous avez les yeux fermés

Le photographe de bord : 25 € pour une photo où vous avez les yeux fermés
Chronique d'un homme armé (d'un appareil photo)

Vous avez survécu au terminal, au contrôle de sécurité et à la file d'attente des bagages. Vous montez enfin la passerelle, en sueur, le passeport entre les dents, le sac à dos de travers. Vous rêvez d'une douche et d'un cocktail.

Et là, devant vous, un jeune homme souriant, une bouée de sauvetage à la main et un fond peint représentant un coucher de soleil sur la mer : « Photo ! Photo de bienvenue ! Souriez ! »

Vous n'avez pas eu le temps de dire non. Le flash est parti. Quelque part, dans un ordinateur du pont 6, une image de vous vient de naître. Vous la retrouverez dans trois jours, au prix de 25 €. Vous avez les yeux fermés dessus.

Bienvenue dans l'univers du photographe de bord.

Il est partout
Le photographe de bord n'est pas un homme. C'est une équipe entière, qui a appris à se déplacer en meute et à apparaître là où vous l'attendez le moins. Faites le compte, sur une semaine :
  • ⚓ À l'embarquement : la photo de bienvenue, avec bouée et coucher de soleil peint. Vous êtes en nage, décoiffé, et vous tenez votre carte de bord comme un prisonnier tient sa pancarte
  • 🏝️ À chaque escale : au pied de la passerelle, un photographe vous attend avec un figurant local déguisé. Pirate aux Caraïbes, légionnaire romain à Civitavecchia, Viking en Norvège. Le Viking a l'air aussi fatigué que vous
  • 🍽️ Au dîner : il passe entre les tables pile au moment où vous avez la bouche pleine de risotto
  • 🥂 À la soirée de gala : l'apothéose. Des décors partout, l'escalier principal, le faux piano, la fausse bibliothèque, le faux ciel étoilé. Une file d'attente de 40 couples endimanchés. C'est le moment le plus rentable de la semaine
  • 📸 En séance privée : sur certains navires, vous pouvez même réserver un « shooting » professionnel. On y reviendra. Asseyez-vous d'abord

Les modèles
Comme dans toute agence de mannequins, il y a des profils. Apprenez à les reconnaître.

Monique et Bernard de Limoges : 23 croisières, 23 photos de gala. Toujours le même escalier, toujours la même pose, Bernard légèrement derrière Monique, la main sur sa taille. Ils ont toutes les photos encadrées dans le couloir de leur pavillon. Bernard prend un peu de ventre d'un cadre à l'autre, Monique ne vieillit pas. Personne n'ose poser la question.

Le Fuyard : il a repéré le photographe de la passerelle depuis le haut de l'escalier. Il fait un grand détour, se cache derrière une famille de six personnes, baisse la tête comme une star qui sort d'un tribunal. Il est quand même sur la photo de la famille de six. En arrière-plan, flou, l'air coupable.

La Famille Instagram : elle s'arrête à chaque décor, même au fond « jungle » qui n'a rien à voir avec la croisière. Elle prend la pose sur commande, change de tenue entre deux, fait recommencer quand le petit dernier a bougé. Le photographe les connaît par leur prénom dès le deuxième jour. Il les attend avec un sourire tendre. Il pense à son pourcentage.

Didier : Didier pose sur toutes les photos. Toutes. Y compris celles des autres. On le voit, en claquette-chaussette, derrière Monique et Bernard au gala, à côté du légionnaire romain, et dans le reflet du hublot de la photo de bienvenue. Didier n'en achètera aucune. Didier est le figurant gratuit de 3 000 souvenirs de vacances.

La galerie : le musée de vos pires moments
Le troisième jour, vous passez devant la galerie photo. Vous n'aviez pas l'intention de regarder. Vous regardez quand même.

Des centaines de photos, alignées sur des panneaux qui s'étendent jusqu'à l'horizon. Vous cherchez la vôtre comme on cherche son nom sur la liste des résultats du bac. Et soudain, vous la trouvez.

Vous êtes à la passerelle. En nage. La bouche entrouverte. Les yeux fermés. Votre conjoint a l'air parfait, lui. Il a même le bon profil. Derrière vous, flou, un monsieur en claquette-chaussette lève le pouce.

Le prix est inscrit en dessous, en petits caractères : 24,95 €. Pour une photo où vous ressemblez à quelqu'un qui vient de perdre un pari.

Sur de plus en plus de navires, la galerie est devenue numérique : des écrans tactiles, ou directement l'application du bord, avec reconnaissance faciale. Vous scannez votre carte, et la machine vous sort, en quelques secondes, toutes les photos où vous apparaissez. C'est un progrès technique remarquable. C'est aussi la première fois qu'un ordinateur vous montre, triées par date, toutes les fois où vous avez eu un double menton cette semaine.

Les tarifs : un menu de restaurant étoilé
Le principe est simple : une photo, ça coûte cher. Plusieurs photos, ça coûte encore plus cher, mais « vous faites une affaire ».
  • 🖼️ La photo à l'unité : souvent entre 15 et 30 € le tirage, selon le format et la compagnie
  • 📦 Le forfait « 5 photos » ou « 10 photos » : vous économisez sur le prix unitaire, à condition de trouver 10 photos où vous avez les yeux ouverts
  • 💾 Le forfait « toutes vos photos en numérique » : souvent plus de 100 €, parfois bien plus sur une longue croisière. Vous recevez 140 photos, dont 3 réussies, 12 avec le Viking et 125 avec Didier
  • 💎 La séance privée : une heure avec un photographe professionnel, dans un coin du navire, au coucher du soleil. Le résultat est magnifique. Le prix des photos aussi. Vous ressortez avec un album en cuir et un léger vertige

Petite astuce de la maison : le cadre n'est jamais compris. Le cadre est un autre article. Le cadre a son propre prix. Le cadre, c'est le forfait boissons de la photographie.

Le dernier jour : la ruée vers l'or
Toute la semaine, vous avez résisté. Vous avez dit non au légionnaire, non au pirate, non à la photo au dîner. Vous êtes fier de vous.

Et puis vient le dernier jour. La galerie annonce, peut-être, une petite remise. Votre conjoint repasse devant la photo du gala et dit, la voix étranglée : « Elle est jolie, quand même, celle-là. »

Vous savez ce qui se passe ensuite. Vous faites la queue derrière quarante personnes qui ont eu la même idée. Monique et Bernard sont en tête, ils achètent leur 24e photo de gala. La Famille Instagram repart avec deux sacs. Le Fuyard essaie discrètement d'acheter la photo de la famille de six, parce qu'il y est, au fond, et que finalement il se trouve assez bien.

Vous ressortez avec trois photos, un cadre et une note de 95 €. Dans le couloir, vous croisez Didier. Il porte un t-shirt « I ❤️ Civitavecchia ». Il n'a rien acheté. Il est sur vos trois photos.

Ce qu'il faut savoir (sérieusement)
  • 🙅 Vous pouvez dire non : un sourire et un « non merci » suffisent. Le photographe ne se vexe pas, il a 2 999 autres passagers à photographier
  • 💸 Une photo prise n'est pas une photo achetée : rien n'est facturé tant que vous ne validez pas l'achat. Regarder la galerie est gratuit. C'est même le meilleur spectacle gratuit du navire
  • 📅 Les forfaits sont parfois moins chers avant le départ : si vous savez que vous craquerez, regardez dans votre espace client de la compagnie
  • 🧾 Vérifiez votre relevé de compte avant de débarquer : les photos y apparaissent avec les boissons et le wifi (voir notre article sur le dernier matin)
  • 💰 Prévoyez une ligne « photos » dans votre budget, même si vous jurez que vous n'en achèterez pas. Vous en achèterez. Notre simulateur de budget a une case pour ça

Nos conseils de vétéran
  • 📱 Utilisez le décor, pas le photographe : une fois la séance terminée, les décors du gala sont souvent encore là. Un passager sympathique et votre téléphone feront l'affaire. Proposez de prendre les voisins en échange, c'est comme ça que naissent les amitiés de croisière
  • 🥂 Passez tôt au gala : à 19h, la file d'attente est courte, la coiffure tient encore et le rouge à lèvres n'a pas encore rencontré la coupe de champagne
  • 👀 Gardez les yeux ouverts : on ne rit pas. Le flash arrive toujours une demi-seconde après le « cheese ». Comptez jusqu'à deux avant de cligner
  • 🎯 Choisissez une seule photo « officielle » : celle du gala, en général. Une belle photo encadrée vaut mieux que quinze tirages que vous rangerez dans un tiroir
  • 🧳 Pensez au retour : un grand cadre en carton rigide ne rentre dans aucune valise. Vérifiez avant d'acheter (et relisez notre guide de la valise)

Le mot de la fin
Des mois plus tard, un dimanche de pluie, vous retombez sur le tirage du gala, posé sur le buffet du salon. Vous êtes un peu raide, votre conjoint a un sourire forcé, et le faux escalier en carton-pâte n'a jamais paru aussi faux.

Et pourtant, vous la regardez longtemps. Vous vous souvenez de la musique, du dîner, du commandant qui a serré des mains toute la soirée, de la mer qui brillait derrière les baies vitrées. Vous vous souvenez que vous étiez heureux.

Vous approchez la photo de vos yeux. Tout au fond, à droite, à moitié caché derrière une plante verte, il y a Didier. Il lève son verre. Il vous souhaite, lui aussi, une bonne soirée. 📸

À la prochaine croisière… et n'oubliez pas : souriez, vous êtes photographié.